mardi 20 décembre 2016

Épitaphe de Jehan Serre



Je me suis replongé, il y a peu, dans la lecture de différentes farces médiévales après qu'on m'ait offert un recueil (Les Farces - Moyen Âge et Renaissance, Imprimerie Nationale, 1999) en regroupant plusieurs selon différents thèmes. J'aime bien ces morceaux scéniques dont le but avoué était le rire. 

Dans le prologue, on cite un extrait d'un poème de Clément Marot (1497-1544) - la photo - portant sur l'un de ces joueurs de farces, Jehan Serre, au visage enfariné (la farine tenant lieu de maquillage!). 

Le voici dès lors en entier... parce qu'il est très beau:

Épitaphe de Jehan Serre, excellent joueur de farces

Ci-dessous gît et loge en serre, 
Ce très gentil fallot Jean Serre, 
Qui tout plaisir allait suivant ; 
Et grand joueur de son vivant, 
Non pas joueur de dés, ni quilles, 
Mais de belles farces gentilles, 
Auquel jeu jamais ne perdit, 
Mais y gagna bruit et crédit, 
Amour et populaire estime, 
Plus que d'écus, comme j'estime. 

Il fut en son jeu si adestre 
Qu'à le voir on le pensait être 
Ivrogne quand il se y prenait, 
Ou badin, s'il l'entreprenait ; 
Et n'eût su faire en sa puissance 
Le sage ; car à sa naissance 
Nature ne lui fit la trogne 
Que d'un badin ou d'un ivrogne. 
Toutefois je crois fermement 
Qu'il ne fit onc si vivement 
Le badin qui se rit ou mord 
Comme il fait maintenant le mort. 

Sa science n'était point vile, 
Mais bonne ; car en cette ville 
Des tristes tristeur détournait 
Et l'homme aise en aise tenait. 

Or bref, quand il entrait en salle, 
Avec une chemise sale, 
Le front, la joue et la narine 
Toute couverte de farine, 
Et coiffé d'un béguin d'enfant 
Et d'un haut bonnet triomphant 
Garni de plumes de chapons, 
Avec tout cela je réponds 
Qu'en voyant sa grâce niaise, 
On n'était pas moins gai ni aise
Qu'on est aux Champs Elysiens.

Ô vous, humains Parisiens !
De le pleurer, pour récompense, 
Impossible est ; car, quand on pense 
A ce qu'il soulait faire et dire, 
On ne peut se tenir de rire. 

Que dis-je, on ne le pleure point ? 
Si fait-on ; et voici le point :
On en rit si fort, en maints lieux, 
Que les larmes viennent aux yeux ; 
Ainsi en riant on le pleure, 
Et en pleurant on rit à l'heure. 

Or pleurez, riez votre soûl, 
Tout cela ne lui sert d'un sou ; 
Vous feriez beaucoup mieux en somme 
De prier Dieu pour le pauvre homme.

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