vendredi 12 août 2016

«Le comédien et les femmes»

J.-S. Archambault, dit Palmieri

Le théâtre, au Québec, dans les premières années du XXième siècle, réunit toute une galerie d'interprètes flamboyants. Malheureusement, avec un art aussi éphémère, ces hautes personnalités sombrent inéluctablement dans l'oubli. Par chance, certains ont pris la plume pour consigner leurs souvenirs, leurs opinions.

Et c'est toujours intéressant de faire une telle incursion dans une pratique à l'orée du professionnalisme des années 30-40. 

Par exemple, voici un long extrait de Mes Souvenirs de Théâtre, par Palmieri (publié en 1944), vedette de l'époque. Cet extrait - savoureux s'il en est... et légèrement prétentieux! - décrit, en termes fleuris, selon lui, la façon dont le comédien est perçu par les femmes: 

Mon stylo frémit d'émotion en évoquant ce titre: La Femme et le Comédien. Deux âmes où le mirage de l'amour, des passions, donne à la vie théâtrale des splendeurs d'oasis, où les êtres voyagent sur des lacs, transparents miroirs de volupté. Que se passe-t-il au tréfonds de toutes ces charmantes spectatrices regardant le comédien avec leur coeur? L'ambiance théâtrale donne à la femme l'illusion d'un temple où se chante l'éternel cantique de l'amour. La femme entre toute émue dans cette salle de spectacles qui, durant quelques heures, va lui sembler un mur l'isolant des sombres réalités de la vie. 
Son coeur, son âme, son intelligence, ses pensées ne vivront plus que dans l'âme du comédien d'où jaillira l'harmonie des grandes sentimentalités humaines. Pour la femme, l'acteur est un dieu dont la voix céleste, pénétrant tout son être, fera passer en elle tous les grands frissons d'une heure de vie humaine que l'on voudrait toujours revivre.

La femme, au théâtre, voit toujours l'acteur non pas tel qu'il est réellement, mais d'après le personnage qu'il représente. Elle aime avec lui, elle hait avec lui, elle pleure, elle rit, et c'est dans une extase qu'elle contemple le comédien. [...]

[...] La femme couronne d'une auréole divine le front de l'acteur, pour elle le comédien n'appartient plus au monde, à la terre, il n'est plus qu'une superbe irradiation des grandeurs psychologiques. Au sortir du théâtre, l'âme encore ravie, la femme ne peut plus détacher son regard de ce dieu qui la suit, elle le contemple, elle voudrait se fondre dans la lumière qui l'auréole, et le petit dieu devenu homme, l'abordant tout à coup, fera passer en elle une ivresse inconnue. Le dieu lui parle, il lui ouvre son coeur où brille la lumière du feu sacré qui le dévore. [...] La femme dont l'âme est encore sous le charme de l'extase enveloppe le dieu d'un regard d'amour et d'adoration, elle l'élève jusqu'à son coeur comme un ostensoir, et le dieu, au sommet de l'Olympe, laisse tomber des rayons de béatitude sur cet être ravi et heureux. [...]

[...] Créée pour l'amour et la tendresse, la femme entre au théâtre comme en un temple où son âme goûtera aux célestes félicités, et sous cette voûte où les passions vont dérouler devant elle le film merveilleux de leurs fortes réactions, son âme s'envolera aussitêt vers la stratosphère des grandes émotions divines et humaines.

Les temps changent. Les temps changent.

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