mardi 23 avril 2013

«Nuages noirs sur la culture»


Voici une lettre de Gilbert Turp, acteur et enseignant au Conservatoire de théâtre de Montréal, publiée ce matin dans le Devoir sous le même titre que celui de ce billet... J'en souligne les passages les plus significatifs pour moi (ou les plus questionnant...)...

Le Devoir a publié quelques textes et éditoriaux récemment sur divers problèmes qui affligent le monde des arts au Québec. On se réjouit avec raison de la force créative, de la vitalité et du talent. Mais quand on connaît les milieux d’art de l’intérieur, il y a lieu d’être inquiet pour l’avenir.

Les problèmes de création, de production, de transmission et de diffusion des arts au Québec sont nombreux et se recoupent de plus en plus d’une discipline à l’autre, formant un noeud que les milieux concernés n’ont plus la capacité de défaire, quand bien même ils le voudraient. Le milieu théâtral, pour ne parler que de lui, connaît bien ses problèmes, mais n’ayant pas les moyens ou la force de les régler et ne sachant où chercher de l’aide, il réitère à chaque génération les mêmes culs-de-sac menant à un même mode d’implosion des forces vives. […] Trop de théâtre à Montréal, pas assez au Québec ; trop de compagnies, pas assez de moyens de production, trop de créateurs en vase clos, pas assez de milieu fluide. Trop de fonctionnement en mode survie, pas assez de vraie liberté.

Au moins trois fils composent le noeud coulant qui étrangle le théâtre : formation, création et diffusion.

Formation

Il y a tout simplement trop d’écoles professionnelles pour alimenter le bassin montréalais. On forme chaque année à grands frais (depuis les ministères de la Culture et de l’Éducation) plus de jeunes que le milieu de l’art dramatique peut intégrer, scène et écran inclus. Si l’on ajoute l’École de l’humour, Star Académie et les séries télévisées pour adolescents qui fabriquent des apprentis comédiens sur le tas, on peut estimer que 75 jeunes comédiens formés débouchent chaque année sur le marché montréalais. Si l’on tient compte des réalités du casting, ces 75 nouveaux comédiens sont mis en compétition avec les cohortes des trois années précédentes. Trois cents jeunes de même casting tous les quatre ans se partagent donc un peu de travail et beaucoup d’espoir.

Quant aux cinq écoles de formation, il va sans dire que chacune d’elles a des problèmes de budget. (Toutes proportions gardées, la formation en anglais vit le même déséquilibre.)

Création

Tous ces jeunes que nous formons finissent par comprendre que, s’ils veulent durer, ils doivent créer leur propre compagnie. Les jurys de nos Conseils des arts examinent bon an mal an les projets d’une centaine de jeunes compagnies (60 à Montréal, 20 à Québec, 20 autres ailleurs) avec une enveloppe budgétaire permettant d’en soutenir de 15 à 18.

Comment éviter le goulot d’étranglement ? Fermer deux des cinq écoles de théâtre ? Obliger les jeunes compagnies à fusionner ou à admettre en leur sein de nouveaux membres ? Refaire annuellement le même diagnostic au Congrès du Conseil québécois du théâtre en croisant les doigts ? Attendre que l’État dise : on n’a plus d’argent, on ferme le robinet ? Compter sur un mécénat privé qui a parfois du mal à conjuguer plan d’affaires sur trois ans et continuité historique nécessaire à la bonne marche des institutions de la culture ? Laisser la compétition darwinienne faire son oeuvre ? Réinventer de nouvelles solidarités ?

Pour quiconque a un peu de perspective sur la façon dont les choses se passent en art au Québec, il est exaspérant de voir que l’on réinvente les mêmes modes de production à chaque décennie, avec les mêmes résultats. Les générations changent, mais les conditions de la pratique artistique ne changent pas. On épuise la seule ressource renouvelable que l’on a : la ressource humaine.

Diffusion

Enfin, la circulation des oeuvres pourrait desserrer le noeud en permettant aux créations de vivre plus longtemps et de trouver plus de public, mais dès qu’on sort de Montréal et de Québec, le vertige du vide s’empare de quiconque a de l’amour pour les arts. À Montréal, le vertige est contraire : si l’on veut suivre ne serait-ce que modérément ce qui se fait en théâtre, en danse, en poésie, en littérature, en arts visuels, en cinéma et en musique, on risque le tournis ou l’indigestion, voire sa santé, en sortant tous les soirs. Sans compter qu’il faut aussi posséder un porte-monnaie inépuisable.

Si, en plus, on souhaite avoir un avant-goût de ce qui se fait de plus stimulant ailleurs, il faut se précipiter sur ses trois festivals favoris en priant pour que notre agenda soit libre l’un des deux ou trois soirs où l’on présente telle ou telle oeuvre de passage et qui ne reviendra jamais. C’est ainsi que l’amour de la culture se transforme en frustration à Montréal : on finit par avoir le sentiment de tout manquer.

Il y a peut-être lieu de s’interroger devant le financement à grands frais d’une festivalite aiguë de plus en plus destinée au seul tourisme. Finançons-nous notre propre atomisation ? Tous ces moyens que nous mettons dans des événements très éphémères permettent-ils d’avoir un effet réellement structurant sur la bonne santé à long terme de la culture ? Je l’ignore. Mais je sais que les milieux d’art au Québec pédalent comme des fous pour faire exister notre culture sans être certains qu’il y a une chaîne au vélo pour nous faire avancer.

Quant au théâtre, d’autres avant moi l’ont dit il y a trente, vingt et dix ans. Le milieu théâtral est impuissant à faire circuler ses oeuvres méritoires au-delà de quelques succès. La fonction d’un théâtre national qui veillerait à diffuser les oeuvres significatives partout au Québec n’est qu’à peine assurée. Il y a un répertoire, des classiques, des créations de haute tenue, et tout un bassin de population qui aime les arts vivants, ou qui apprendrait à les aimer pour peu qu’ils puissent en faire l’expérience.

Y aura-t-il reprise de Christine, la reine-garçon ? Cette pièce pourra-t-elle être vue par tous ceux qui pourraient le souhaiter, tous ces gens qui l’ont ratée l’an passé ou qui ont le malheur de vivre loin de Montréal ? La pièce de Michel Marc Bouchard mériterait incontestablement le même destin qu’une autre réussite tout aussi exemplaire, Belles-Soeurs, de Tremblay-Cyr-Bélanger qui a bénéficié, elle, d’une diffusion adéquate. Le sort de Belles-Soeurs me réjouit, celui de Christine, la reine-garçon m’afflige.

Ce qui vaut pour le théâtre vaut sans doute pour les autres formes d’art au Québec. Entre le trop à Montréal et le pas assez au Québec, il me semble que notre culture n’en finit plus de chercher sa juste place.

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