jeudi 14 février 2013

Bonne St-Valentin!


En ce 14 février, je remets ici (parce que je l'ai déjà fait antérieurement) ce que je considère être la plus belle et la plus forte déclaration d'amour écrite pour le théâtre. Un amour non-partagé, peut-être... mais quand même le plus passionné.  Il s'agit de la troisième scène du premier acte de Phèdre (la pièce en entier devrait être ici), le personnage principal avoue sa flamme pour son beau-fils, Hippolyte.


Oenone
Que faites−vous, Madame ? et quel mortel ennui
Contre tout votre sang vous anime aujourd'hui ?

Phèdre
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable
Je péris la dernière et la plus misérable.

Oenone
Aimez−vous ?

Phèdre
De l'amour j'ai toutes les fureurs.

Oenone
Pour qui ?

Phèdre
Tu vas ouïr le comble des horreurs.
J'aime... A ce nom fatal, je tremble, je frissonne.
J'aime...

Oenone
Qui ?

Phèdre
Tu connais ce fils de l'Amazone,
Ce prince si longtemps par moi−même opprimé ?

Oenone
Hippolyte ? Grands dieux !

Phèdre
C'est toi qui l'as nommé !

Oenone
Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace !
O désespoir ! ô crime ! ô déplorable race !
Voyage infortuné ! Rivage malheureux,
Fallait−il approcher de tes bords dangereux ?

Phèdre
Mon mal vient de plus loin. A peine au fils d'Egée
Sous ses lois de l'hymen je m'étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler,
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D'un sang qu'elle poursuit, tourments inévitables.
Par des voeux assidus je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner ;
De victimes moi−même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
D'un incurable amour remèdes impuissants ! 
En vain sur les autels ma main brûlait l'encens :
Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
J'adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J'offrais tout à ce dieu que je n'osais nommer.
Je l'évitais partout. O comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi−même enfin j'osai me révolter :
J'excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l'ennemi dont j'étais idolâtre,
J'affectai les chagrins d'une injuste marâtre ;
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L'arrachèrent du sein et des bras paternels.
Je respirais, Oenone ; et depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l'innocence ;
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaines précautions ! Cruelle destinée !
Par mon époux lui−même à Trézène amenée,
J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné :
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C'est Vénus toute entière à sa proie attachée.
J'ai conçu pour mon crime une juste terreur.
J'ai pris la vie en haine et ma flamme en horreur ;
Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,
Et dérober au jour une flamme si noire.
Je n'ai pu soutenir tes larmes, tes combats ;
Je t'ai tout avoué ; je ne m'en repens pas,
Pourvu que de ma mort respectant les approches,
Tu ne m'affliges plus par d'injustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur tout prêt à s'exhaler.

Je le réaffirme: un jour, je monterai cette pièce... c'est là, sans doute, mon plus grand fantasme de metteur en scène. Des personnages grandioses, excessifs! Une écriture rhytmique qui procure un souffle, une dynamique rarement égalés...

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